La musique dite “baroque” répond aux demandes d’une société fortement structurée. Dans notre société qui a évolué bien loin de ces codes, que veut dire son retour à la mode?

Musique et norme sociales

La période historique relevant de l’esthétique dite baroque court de 1580 à 1750. Elle recouvre un système politique majoritairement monarchique, avec une société structurée par différents ordres, comprenant une aristocratie et une oligarchie. La musique s’inscrit dans ce système social fortement hiérarchisé, organisé en corporations. Elle suit des fonctionnements et des rites établis. Comme les autres arts, elle est soumise avant tout  au jugement de goût du public auquel elle est destinée. Majoritairement oeuvre de commande, elle se doit de répondre à des critères et des fonctionnalités précises: par exemple, les pièces religieuses, cantates, motets, s’inscrivent dans la célébration de l’office, et la servent. En France, au théâtre, l’exigence de “vraisemblance” et de “bienséance” encadrent la création à tous les niveaux. Il s’agit d’entrer en adéquation avec le système de valeurs et de croyances d’un public donné, afin de remporter son adhésion et de lui donner le sentiment de faire société. 

Autant de réalités qui ne semblent plus être les nôtres aujourd’hui. On peut alors s’interroger: pourquoi, depuis les années 1960, constatons-nous un retour en grâce de cette musique dans le monde de la culture? Cela signe-t-il un retour en force du conservatisme? Une forme de nostalgie? Une recherche d’exotisme? Qu’est-ce que ce phénomène nouveau peut exprimer de notre goût, et donc, de notre société?

Idée du beau et patrimoine

La création artistique contemporaine ne semble plus rien avoir à faire avec l’idée du Beau, en tant que principe structurel et conditionnant son existence. De nombreux mouvements artistiques, depuis le XXe siècle, s’en sont radicalement affranchis dans leur démarche, cherchant à ouvrir de nouvelles voies. Le Beau artistique, traditionnellement aligné sur l’idée du Beau naturel, impliquait, selon les principes d’Aristote, l’idée d’imitation de la nature, de représentation, elle aussi rejetée massivement. L’art abstrait, ou la musique sérielle, par exemple, se structurent sur d’autres principes. Ce changement majeur de référent va avec un bouleversement des structures traditionnelles de la commande artistique: du mécène aristocratique entretenant l’artiste, on passe peu à peu à l’idée d’un “marché de l’art” régi par une idée beaucoup plus floue d’offre et de demande.

Il est assez frappant d’observer que, parallèlement à ce mouvement d’émancipation – relatif- des sphères créatrices, les publics semblent se diriger majoritairement vers une production artistique patrimonialisée, issue de systèmes sociaux antérieurs, régis par l’idée du beau et de la convenance. Cela est particulièrement sensible dans la rénovation architecturale – les Monuments Historiques –  l’appréciation du paysage – les Régions, le Terroir, les Parcs Naturels Régionaux- la muséification de l’accès à la peinture, par rapport à la collection privée… Mais aussi dans la consommation de “musique savante” : les salles de concerts tournent sur un même répertoire limité fixé au début du XXe siècle et diffusent peu, et sur de courtes durées,la musique contemporaine, qui n’est que peu éditée. Le goût croissant pour la musique baroque participe du même mouvement patrimonial. Il est particulièrement intéressant de voir à l’oeuvre ce double mouvement – émancipation et conservation – dans la définition de ce qui serait aujourd’hui notre culture, c’est à dire les production artistiques dans lesquelles notre société se reconnaît, et décide, bel et bien, de faire société. 

” On peut voir dans ce phénomène un désir de notre époque de revenir interroger certaines notions : la Représentation, le Beau, l’Homme- sans pourtant sembler vouloir les mettre au cœur de processus créatifs contemporains.”

Culture et création

Pourquoi la musique baroque? Il semblait pourtant, si l’on adopte un point de vue Bourdieusien, qu’une élite définie de la société avait déjà adopté sa musique de référence, la musique Classique et Romantique, de 1750 à 1940 environ. Quels changements sociaux révèle l’arrivée d’un nouvel élément, la musique baroque, dans un système de reproduction? 

Une des réponses me semble être la non-compromission de ce répertoire dans les désastres des deux Guerres Mondiales.  Répertoire inédit, nouveaux chefs, renouvellement des instruments et recomposition de l’orchestre, redécouverte des modes de jeu, contestation du système des conservatoires, création de nouveaux réseaux d’apprentissage et de systèmes de diffusion -les festivals – la musique baroque apparaît bien comme un “dernier-né” du XXe siècle. Hormis le cas houleux de la musique de Bach, beaucoup de répertoire reste pur de tout engouement d’une élite culturelle compromise dans les atrocités de la guerre. Son modèle, esthétique, faisant la part belle à une rhétorique des passions et à un focus sur l’individu, permet à une élite culturelle humaniste de s’y reconnaître. Enfin, c’est une musique fortement européenne et transfrontalière, ce qui correspond tout à fait aux aspirations d’après-guerre, comme aux idéaux de tolérance et d’inclusion culturelle actuels – qu’on voit le succès populaire, par exemple, de Jordi Savall. 

On peut voir dans ce phénomène un désir de notre époque de revenir interroger certaines notions : la Représentation, le Beau, l’Homme- sans pourtant sembler vouloir les mettre au cœur de processus créatifs contemporains. C’est pourquoi il me paraît d’autant plus passionnant d’explorer pleinement ce paradoxe en défendant une position d’interprète-créateur.

 A suivre dans l’article “Interprète Historiquement Informé”/”Interpète Historiquement Engagé”