L’esthétique baroque nous parle d’une ligne hors du plan, d’un tracé, d’un élan dynamique.

Ligne musicale

Notre œil moderne est habitué à une reproduction éditoriale de la musique: cinq lignes droites, parallèles et  équidistantes, structurant un ensemble de notes à la graphie pareillement normée. Combien autre est l’expérience d’un instrumentiste du XVIIe siècle, lisant sur une partie séparée copiée à la main. Combien autre également, celle d’un chantre du Xe siècle: son répertoire, chanté par cœur, est peu à peu mis en mémoire écrite par des lignes tracées au dessus du texte, les neumes. La musique ancienne fournit de nombreux exemples de cette relativité de l’écriture. La hiérarchie verticale des notes, l’usage des clés, la notation de la durée rythmique, la division en mesure….ne cessent de connaître des évolutions. Les pratiques historiquement informées cherchent leur inspiration dans les formes originales de l’écriture: lecture directe sur manuscrit, fac-similé…

Quand un instrumentiste, ou un chanteur, interprète un morceau, on lui demande de faire ressortir une “ligne”, un “phrasé”. Souvent, ce travail semble contredire l’écriture elle-même, surtout telle que nous la connaissons aujourd’hui. Il s’agit de passer du sentiment d’un temps divisé, reproduit géométriquement, au sentiment d’un continuité, d’une durée, et d’un direction.  Bien souvent, pour le chanteur, il s’agit de répartir l’énergie selon la logique du texte, bien plus que selon la mesure ou les hauteurs : l’aigu, en musique ancienne, n’est pas toujours le point haut de l’énergie de la phrase, par exemple. La continuité énergétique est constamment défiée: le récitatif est à ce titre un exercice emblématique.

Ligne vocale

Chanter est affaire de ligne: esthétiquement, mais aussi physiquement. La ligne vocale, c’est un effort physique calibré dans le temps. On parle aussi parfois de “soutien”, c’est-à-dire une énergie musculaire générant un débit d’air qui donne continuité au chant, à travers les variations de la musique. Esthétique et physique sont inséparables:  sentir la phrase musicale, c’est préparer son souffle et construire sa ligne. Comprendre le texte, c’est aller vers le mot chargé de sens et le faire ressortir au sein de la ligne vocale. Suivre la ligne mélodique écrite et en faire ressortir les particularités, c’est ajuster son corps aux demandes de la musique. La ligne transforme le pointillisme suggéré par l’écriture musicale elle-même – “lire les notes”- en  direction. C’est à tel point vrai que souvent, le terme de musique « lyrique” désigne une musique où ce phénomène de ligne ressort tout particulièrement. La qualité vocale correspondante est le legato, que le chanteur développe progressivement dans sa voix, et travaille dans chaque morceau. La ligne met en jeu une subtile balance entre impulser  et suivre l’énergie, exactement comme dans le geste du pinceau, qui à la fois dirige, et suit. La ligne est aussi, bien sûr, un phénomène esthétique majeur dans les beaux-arts de l’époque baroque.

“La ligne vocale, c’est une subtile balance entre impulser  et suivre l’énergie, exactement comme dans le geste du pinceau, qui à la fois dirige, et suit.

Ligne serpentine

Colonnes torses, perspective tronquée, ligne serpentine: la ligne baroque s’oppose à la ligne droite. A la perfection apollinienne de l’Antique, s’affronte le parti du mouvement et de la vie, sous l’égide de Dionysos. Cette opposition revient dans toute l’histoire de la peinture: au XVIIIe siècle,  le peintre Hogarth se passionne pour les vertus de la ligne serpentine, et en fait l’emblème de son oeuvre. Au XVIIe siècle, les Beaux-Arts sont en ébullition, et le Bernin, avec sa statuaire, et la colonnade de Saint-Pierre de Rome, est un emblème de cette vision nouvelle.  En philosophie, en poésie,certains artistes cherchent à représenter moins l’ordre du monde que son instabilité- ou alors, l’instabilité fait ordre, comme en France, Gassendi, Théophile de Viau… Le parallèle avec la musique est très fécond. Comme le souligne Harnoncourt dans Le Discours musical, la logique interne de la musique ancienne s’appuie sur un phénomène acoustique déviant, perturbateur: la dissonance. Si Consonance était la solide colonne, Dissonance serait  la courbe. Dans le chant, le discours des passions suit les chemins tortueux de l’âme humaine. Les formes musicales se cherchent, s’inventent, font bouger leurs contours.