Clef de voûte : “Durch dein Gefängnis, Gottes Sohn”

Pour écouter la musique, au choix: – réécouter l’extrait d’hier et entendre notre choral à la suite (5’23) – écouter le choral seul avec la partition associée

L’extrait de la PSJ que je propose à notre attention aujourd’hui est en réalité la suite et la conclusion de notre extrait d’hier (2/7). Musicalement, il s’agit d’une forme polyphonique que nous n’avons pas encore rencontré: le choral. Un choral, c’est une chanson polyphonique simple et brève, d’usage liturgique et communautaire, inséré dans l’exécution des Passion. Les chorals de Bach sont écrits à partir de mélodies simples recueillies et composées, le plus souvent, par Martin Luther pour la le chant de l’assemblée en langue allemande. Ici, c’est à noter, c’est une mélodie bien locale, écrite par J. H. Schein (1586 – 1630), parue pour la première fois à Leipzig en 1628, sous forme d’un “petit chant de consolation” (“Trost-Liedlein“) à 5 voix, qui est utilisée comme base . Schein était un prédécesseur de Bach, Cantor de l’église Saint-Thomas de Leipzig (1616-1630).

La Clef de l’histoire

J’ai choisi ce choral par la situation tout à fait particulière qu’il tient au sein de l’oeuvre. Nous l’avions vu dans le premier article: il est placé au centre de l’oeuvre, telle une clef de voûte de l’édifice, et nous énonce le message théologique principal de cette Passion. En voici le texte et la traduction:

Durch dein Gefängnis, Gottes Sohn,
De ta prison, fils de Dieu,
Muss uns die Freiheit kommen;
Notre liberté doit venir ;
Dein Kerker ist der Gnadenthron,
Ta prison est le trône de la grâce,
Die Freistatt aller Frommen;
Le refuge de tous les croyants ;
Denn gingst du nicht die Knechtschaft ein,
Si tu n’avais pas accepté la servitude,
Müßt unsre Knechtschaft ewig sein.
Notre servitude aurait été éternelle.

Ce texte, écrit probablement pour le livret d’une autre Passion allemande par J.H. Postel, illustre un point majeur de la théologie chrétienne: la croix n’est pas seulement un supplice, elle est le lieu où se réalise la libération de l’homme de deux fléaux: la mort et le péché originel. On en trouve le résumé dans l’Epître aux Romains (V, 18-19): le Christ, nouvel Adam, homme nouveau, inaugure une humanité réconciliée avec Dieu en acceptant librement sa mort:

« Ainsi, la faute d’un seul être, Adam, a entraîné la condamnation de tous les humains ; de même, l’œuvre juste d’un seul, Jésus-Christ, libère tous les humains du jugement et les fait vivre. Par la désobéissance d’un seul une multitude de gens sont tombés dans le péché, de même, par l’obéissance d’un seul une multitude de gens sont rendus justes aux yeux de Dieu. »

La Croix: Liberté et Servitude

Rappelons ici la figure géométrique de la Croix, omniprésente dans l’architecture de la PSJ, par ce petit schéma que j’avais proposé le premier jour (1/7):

Notre choral est situé au centre de l'”arche” de la Passion, à mi-chemin du mystère douloureux, tournant déjà notre itinéraire vers le salut – sous l’égide de la Résurrection. Tout cela n’est pas qu’interprétation symboliste: Bach le place, musicalement, dans une nette structure en croix , exprimée par le chiffre 4 (4/X/4) émergeant des turbae (voir 2/7) de la condamnation et du supplice:

  • Turba : “Nicht diesen”
  • Turba : “Sei gegrüsset”
    • Turba : “Kreuzige”
      • Turba : “Wir haben ein Gesetz”
        • Choral : “Durch dein Gefängnis
      • Turba : “Lässest du diesen los”
    • Turba : “Weg, weg”
  • Turba : “Wir haben einen König”
  • Turba : “Schreibe nicht”

Enfin, au sein même du texte, ce “nœud” en forme de croix: Durch dein Gefängnis, /Gottes Sohn,/Muss uns die Freiheit kommen; Le Fils de Dieu, au centre, tient sur la Croix le noeud dialectique de la Prison et la Liberté.

Le Choral et la communauté de prière

Cela confirme la place hautement pédagogique et mémorielle du choral dans l’oeuvre de Bach, que ce soit dans les cantates ou les Passions. Le choral invite l’auditeur à chanter, nous invite à prendre part à un itinéraire spirituel, à faire corps avec son message. A prendre de la hauteur, aussi, par rapport au drame. L’écoute d’une oeuvre de Bach est donc loin d’être passive…

Probablement chanté en chœur avec l’assistance, il tient la fonction de jalon de prière au sein de l’oeuvre, et de “ressaisissement communautaire” face à l’histoire sacrée. Il a aussi une forte valeur pédagogique et théologique. Ce n’est pas dans l’expressivité musicale qu’il tient sa valeur de transmission, mais dans sa pertinence théologique, sa valeur communautaire, et aussi, sa capacité à faire des auditeurs des témoins agissants de l’histoire…

Deux mots de musique…

L’ aurea simplicitas des chorals de Bach, leur grande pureté, résiste au commentaire savant. C’est une musique si belle à pratiquer, avant tout… Deux choses pourtant retiennent mon admiration et je les partage. D’abord, l’habituel élan dynamique du phrasé, ses ascendances et ses récollections. Ensuite, malgré le format court et très périodisé du choral, une belle expressivité, notamment dans la deuxième partie, une dissonance expressive sur le mot Knechtschaft (servitude), aboutissant à une magnifique cadence amenée par un chromatisme mélodique à la basse.

Je vous invite tout particulièrement aujourd’hui à vous régaler de l’écoute des chorals dans les Passions et Cantates de Bach, en vous imaginant chanter avec les auditeurs de la Thomaskirche de Leipzig, et en songeant à cette intelligence de l’attention collective. Et pourquoi pas, à en chanter vous-mêmes?

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